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Rapport de flux de capitaux de JPMorgan
Regardons maintenant le rapport hebdomadaire « Flow and Liquidity ». La derniĂšre fois, nous avions mentionnĂ© que JPMorgan estimait que la croissance des revenus des sociĂ©tĂ©s dâIA commençait Ă rattraper les dĂ©penses en capital, rendant ce cycle dâinvestissement dans lâIA Ă©conomiquement plus viable quâil y a six mois. Toutefois, JPMorgan avait alors mis en avant une limite importante : la croissance des revenus ne prouve que la demande se matĂ©rialise, mais pour savoir si les valorisations des actions peuvent ĂȘtre justifiĂ©es, il faut encore observer les marges bĂ©nĂ©ficiaires, la rentabilitĂ© du capital et les niveaux de valorisation.
Dans cette édition, JPMorgan pousse la réflexion sur le terrain de la valorisation. JPMorgan estime que la prime de risque sur actions du S&P500 est tombée à 2,1 %, soit son plus bas niveau depuis 2002. Que signifie ce chiffre ?
Nous savons quâinvestir en actions implique de supporter le risque de fluctuations des bĂ©nĂ©fices, des rĂ©visions de valorisation et mĂȘme lâĂ©chec opĂ©rationnel de lâentreprise. ThĂ©oriquement, le rendement attendu des actions devrait compenser ces risques et donc dĂ©passer le taux sans risque, câest-Ă -dire le rendement des bons du TrĂ©sor amĂ©ricain Ă 10 ans. La partie supĂ©rieure Ă cela correspond Ă la prime de risque sur actions.
Alors, quel impact une prime de risque sur actions à 2,1 % entraßne-t-elle ? JPMorgan en résume trois.
PremiĂšrement, les actions amĂ©ricaines deviennent plus sensibles aux rendements des obligations d'Ătat amĂ©ricaines.
Lorsque la prime de risque sur actions est Ă©levĂ©e, une hausse des rendements des bons du TrĂ©sor amĂ©ricain nâaffecte pas tant les actions, car celles-ci bĂ©nĂ©ficient dâun coussin de rendement excĂ©dentaire suffisamment Ă©pais (prime de risque Ă©levĂ©e).
Mais maintenant, ce coussin nâest plus que de 2,1 points de pourcentage. Si le rendement rĂ©el des obligations amĂ©ricaines progresse encore, les investisseurs demanderont des rendements supĂ©rieurs sur les actions. Comment y parvenir ? Exact, il faut que les bĂ©nĂ©fices dâentreprises et les perspectives de croissance soient rĂ©visĂ©s Ă la hausse en mĂȘme temps. Sinon, le marchĂ© ne pourra restaurer son attractivitĂ© quâen comprimant les valorisations. VoilĂ le premier effet.
DeuxiÚmement, les capitaux de long terme pourraient se rééquilibrer des actions vers les obligations.
Les indicateurs dâallocation de JPMorgan montrent que, que ce soit pour les investisseurs mondiaux non bancaires ou pour les fonds de pension et compagnies dâassurances aux Ătats-Unis, au Royaume-Uni, en Europe ou au Japon, le surpoids des actions par rapport aux obligations a atteint son plus haut niveau depuis 2002. Traditionnellement, ces capitaux sont allĂ©s vers les actions parce que leurs rendements attendus surpassaient largement ceux des obligations. DĂ©sormais, alors que cet Ă©cart se rĂ©duit rapidement, lâattractivitĂ© des obligations dans les allocations dâactifs augmente.
Si le rendement rĂ©el des obligations Ă 10 ans continue de grimper, les fonds de pension, compagnies d'assurance et fonds multi-actifs pourraient vendre une partie de leurs actions pour acheter des obligations. Etant donnĂ© le poids de ces acteurs, ce rééquilibrage, mĂȘme sâil nâa pas lieu dâun coup, sâil sâĂ©tale dans le temps, pourrait constituer un flux de capitaux qui pĂšse durablement sur les valorisations des actions.
Ceci reste nĂ©anmoins une hypothĂšse : au 2 septembre, les fonds actions mondiaux ont reçu un afflux moyen hebdomadaire de 11,2 milliards $ sur les quatre derniĂšres semaines, tandis que les obligations ont accueilli 12,4 milliards $. Les deux classes dâactifs continuent donc de drainer des capitaux. La diffĂ©rence rĂ©side dans le fait que les fonds actions amĂ©ricains nâattirent que 1,6 milliard $ par semaine, contre 3,5 milliards en moyenne en 2025, tandis que les fonds obligataires US reçoivent 6,8 milliards $ par semaine, bien au-dessus de leur moyenne de 4,3 milliards $ en 2025.
En termes relatifs, JPMorgan constate que la pression du rééquilibrage actions/obligations augmente, mais il nây a pas encore de signe, Ă court terme, de sortie massive du marchĂ© actions.
De plus, le bas niveau actuel de prime de risque sur actions pourrait durer longtemps. Si les investissements IA amĂ©liorent au final la productivitĂ© et stimulent les bĂ©nĂ©fices des entreprises sur le long terme, les marchĂ©s dâactions pourraient absorber la pression actuelle sur les valorisations grĂące Ă cette croissance. Le risque principal survient si la croissance des bĂ©nĂ©fices ne suit pas le rythme de la hausse des rendements des obligations amĂ©ricaines. C'est le deuxiĂšme effet.
TroisiÚmement, obligations et actions pourraient dorénavant monter et baisser ensemble.
JPMorgan rappelle que la stratégie classique dite 60 % actions, 40 % obligations repose sur le fait que les obligations amortissent la volatilité des actions. En période de ralentissement économique ou de baisse des actions, les rendements des bons du Trésor reculent généralement, faisant monter le prix des obligations et compensant partiellement les pertes sur les actions.
Mais depuis le choc inflationniste de 2022, la corrĂ©lation entre actions et obligations est redevenue positive. Lorsque lâinflation augmente, la hausse des rendements des bons du TrĂ©sor fait baisser Ă la fois les valorisations dâactions et les prix des obligations, gĂ©nĂ©rant un recul simultanĂ© de ces deux classes dâactifs.
JPMorgan considĂšre que le faible niveau actuel de prime de risque sur actions va renforcer cette corrĂ©lation positive. Dâun cĂŽtĂ©, la hausse des taux amĂ©ricains se transmet plus facilement aux valorisations actions ; de lâautre, si lâinflation reste supĂ©rieure Ă son niveau dâavant la pandĂ©mie, actions et obligations resteront guidĂ©es par les mĂȘmes facteurs macroĂ©conomiques.
De ce fait, une forte corrélation entre actions et obligations affaiblit le rÎle des obligations comme couverture contre la baisse des actions, ce qui pourrait conduire les investisseurs multi-actifs à acheter davantage de puts sur actions pour gérer les risques de baisse via les options.
Ă ce propos, une question cruciale : la rĂ©cente hausse du rendement rĂ©el des obligations amĂ©ricaines est-elle le reflet de lâoptimisme du marchĂ© quant Ă la croissance Ă©conomique portĂ©e par lâIA, ou traduit-elle simplement une demande de prime Ă terme plus Ă©levĂ©e de la part des investisseurs ? Ces deux motifs tirent les rendements vers le haut, mais leurs consĂ©quences sur les actions amĂ©ricaines sont trĂšs diffĂ©rentes.
Si la hausse du rendement rĂ©el provient dâune amĂ©lioration des anticipations de croissance et de productivitĂ©, la hausse des bĂ©nĂ©fices futurs des sociĂ©tĂ©s offrirait aux valorisations boursiĂšres un certain soutien.
Mais si la hausse sâexplique dâabord par le dĂ©ficit budgĂ©taire, lâoffre dâobligations et la prime Ă terme, la profitabilitĂ© des entreprises nâen sera pas aidĂ©e et la pression sur les valorisations sera alors purement mĂ©canique.
JPMorgan cite le modĂšle DKW actualisĂ© de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale pour sĂ©parer les vraies causes de la hausse du rendement rĂ©el. Ce modĂšle divise le rendement des bons du TrĂ©sor US Ă 10 ans en deux parties : une partie correspond au niveau anticipĂ© par le marchĂ©, que lâon peut assimiler Ă la croissance Ă©conomique anticipĂ©e, lâautre est la prime Ă terme, soit la compensation demandĂ©e par les investisseurs pour sâengager Ă long terme.
RĂ©sultat : depuis 2022, la hausse du rendement rĂ©el vient principalement des anticipations de taux rĂ©els par le marchĂ©. Mais depuis la fin fĂ©vrier 2023, environ moitiĂ© de la hausse provient des anticipations de taux rĂ©els, lâautre moitiĂ© de lâaugmentation de la prime Ă terme.
Cela montre que la rĂ©cente hausse des rendements rĂ©els amĂ©ricains inclut Ă la fois de lâoptimisme sur la reprise Ă©conomique et une compensation pour les risques liĂ©s au dĂ©ficit budgĂ©taire, Ă lâoffre dâobligations et au resserrement monĂ©taire dâautres pays dĂ©veloppĂ©s. Ce signal est donc « mixte » : la hausse du rendement ne peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e simplement comme un facteur positif ou nĂ©gatif pour les marchĂ©s, car le soutien liĂ© Ă la croissance Ă©conomique nâen reprĂ©sente quâenviron la moitiĂ©.
Enfin, JPMorgan apporte une mise Ă jour sur la situation des fonds spĂ©culatifs aprĂšs le dĂ©sendettement de juillet, au cours du mois dâaoĂ»t.
DâaprĂšs les donnĂ©es prĂ©liminaires de Pivotal Path, tous les fonds spĂ©culatifs ont progressĂ© de 1,4 % en aoĂ»t, rĂ©cupĂ©rant presque lâintĂ©gralitĂ© de la baisse de 1,36 % de juillet. Les fonds long/short actions et les fonds multi-stratĂ©gies ont aussi comblĂ© leurs pertes de juillet. Les fonds macro et les CTA ont gagnĂ© respectivement 2,14 % et 2,31 % en aoĂ»t, non seulement ils se sont remis de juillet, mais leur bĂȘta actions a aussi significativement augmentĂ©, ce qui montre un retour du risque actions dans ces portefeuilles.
Cependant, un secteur est manifestement plus lent : les fonds sectoriels TMT â technologies, mĂ©dias et tĂ©lĂ©communications â ont chutĂ© de 8,27 % en juillet et ne se sont repris que de 2,66 % en aoĂ»t, soit environ un tiers de la perte seulement rĂ©cupĂ©rĂ©e. Bien que la hausse soit de 19,54 % sur les huit premiers mois de l'annĂ©e, la reprise en aoĂ»t a Ă©tĂ© bien plus lente que celle des autres fonds, signe que la contrainte de gestion du risque post-dĂ©sendettement de juillet reste forte.
Ces donnĂ©es recoupent lâanalyse prĂ©cĂ©dente de JPMorgan : lâappĂ©tit pour le risque a globalement rebondi, les macro, CTA, long/short actions et multi-stratĂ©gies reprennent du risque ; en revanche, les fonds TMT, sur-pondĂ©rĂ©s en semi-conducteurs, IA et technologie, se redressent plus lentement. Autrement dit, ils souffrent dâun certain « PTSD ».
Jason relÚve un point intéressant dans cette recherche : la prime de risque sur actions la plus faible depuis 2002.
Tout dâabord, rappelons comme le dit JPMorgan que la prime de risque sur actions (ERP) est un concept calculĂ© en sens inverse, non issu dâun prix observĂ© directement. DiffĂ©rents modĂšles, mĂ©thodes et contextes produisent des rĂ©sultats trĂšs diffĂ©rents.
Jâai consultĂ© Bloomberg pour lâERP amĂ©ricaine ; les rĂ©sultats diffĂšrent totalement des 2,1 % de JPMorgan, ou des valeurs historiquement faibles. Peu importe le niveau prĂ©cis (nous avons vu pourquoi la mĂ©thode influence beaucoup), ce qui compte, câest la tendance de lâERP.
Le graphique montre quâĂ partir de 2000, la prime de risque sur actions aux Ătats-Unis effectue un saut structurel ; elle chute Ă la fin 2001 (Ă©clatement de la bulle Internet), puis monte lentement jusquâĂ la crise financiĂšre, stagne longuement aprĂšs celle-ci et ne baisse dâun cran quâavec la pandĂ©mie, avant de repartir nettement Ă la hausse depuis la fin 2021. Deux conclusions provisoires :
PremiĂšrement : lâERP peut rester longtemps Ă un certain niveau, comme entre 2014 et 2020 oĂč il y eut peu de changements mais oĂč Wall Street a connu un long « bull market » lent.
DeuxiĂšmement : depuis la fin 2021, la prime de risque sur actions est au contraire sur des niveaux historiquement Ă©levĂ©s, ce qui veut dire que lâĂ©cart entre les profits attendus sur actions amĂ©ricaines et le rendement des obligations sâĂ©largit, contrairement Ă lâanalyse de JPMorgan selon laquelle il se rĂ©duit.
Je me souviens quâil y a environ six mois, Dalio estimait que lâERP des actions amĂ©ricaines Ă©tait nĂ©gatif ; aujourdâhui, JPMorgan Ă©voque 2,1 %, Bloomberg prĂšs de 10 %. Cela montre Ă quel point lâERP varie selon lâenvironnement et le modĂšle choisis. Nous pouvons donc observer la tendance mais il faut garder un Ćil critique sur les niveaux absolus.